Tout a été dit sur le confinement et ses effets sur la santé mentale. J’ai moi-même exprimé mes inquiétudes concernant le développement cérébral des plus jeunes (enfants et jeunes adultes). Les traces du traitement de cette crise sont désormais gravées dans le cerveau de nos enfants. Heureusement que l’on sait que la neuro-plasticité existe, il reste un espoir de réparer. Encore faudra-t-il le vouloir et le pouvoir. Tant au niveau collectif  qu’individuel ou familial. Il faut dès à présent s’interroger sur les mesures à prendre pour réinsérer le jeune individu dans une collectivité dont il a perdu, ou jamais connu, le sens et les codes. Il faudra aussi activement compenser la déperdition en stimulation cérébrale due à l’absence de musées, cinéma, spectacles divers. Car si l’accès à la culture est malheureusement profondément inégal, Il n’est pas une école de France qui n’emmenait pas ses élèves au musée ou au spectacle plusieurs fois par an, le dynamisme des « territoires » en la matière étant remarquable. Mais rien de tout cela depuis un an, et c’est énorme dans la vie d’un enfant de 10 ans.

PLUS D’1/3 DES MANAGERS EN BURN-OUT

Mais aujourd’hui je voudrais parler des adultes. Et je voudrais dire mon effroi. Ce que j’entends au cours de mes accompagnements depuis quelques mois est effrayant. Au sens plein du terme.
Le quotidien de mes clients ressemble à un enfer fantasmé par Gerald Ford. Ce ne sont plus des boulons que l’on visse à la chaîne, ce sont des conférences Zoom/Teams/Meet qu’on enchaîne comme des robots pendant 12 heures. Le temps de pause moyen dans la journée est de 30 mn  MAXIMUM (statistiques personnelles sans aucune valeur scientifique, mais c’est ce que j’entends tous les jours). Bien entendu, pas une minute consacrée à une activité sportive, et nul n’est besoin de vous décrire la deuxième journée de la plupart des femmes et tout de même de quelques hommes.
56 % des managers sont en situation de détresse psychologique, au point que leur état préoccupe leurs collaborateurs, et 30% en burn-out sévère, selon le baromètre d’Empreinte Humaine, baromètre qui ajoute que 30% des managers n’ont pas le temps … de manager.

Et il semble que la sortie de la crise sanitaire ne se fera pas par un retour à la normale « d’avant ». Les entreprises signent des accords de longue durée avec les représentants du personnel pour établir un travail à distance souvent plusieurs jours par semaine.

Il est donc impératif d’établir des règles de travail à distance qui respectent la santé mentale et physique des employés (au sens large). Une prise de conscience, nourrie par une observation honnête, doit avoir lieu au plus haut niveau des entreprises, pour reconnaître les nombreux abus générés par le travail à distance, la plupart du temps de façon involontaire et inconsciente.

Souvenez-vous, avant. On voyait qui arrivait tôt au bureau, qui déjeunait d’un sandwich derrière son ordinateur, qui allait à la salle de sport à l’heure du déjeuner, qui prenait le temps de téléphoner à ses enfants à la sortie de l’école, qui allait faire ses courses le temps d’une pause. Et cela permettait d’identifier celui qui en faisait trop, et de l’encourager au repos. L’isolement d’aujourd’hui, à l’inverse, entraîne une invisibilité, qui elle-même provoque de nombreux abus. Quand on ne voit pas les autres travailler, on ne sent pas non plus leur travail, et il se développe une illusion de potentiel infini. Rien ne vient matériellement mettre une limite aux demandes (même mes doigts font des laspus, j’avais écrit « damnés »).

Or le repos est indispensable, et même les plus cyniques pourront en convenir. Sans repos (apparent) le cerveau ne peut plus remplir ses fonctions essentielles, réorganiser ses ressources, « nettoyer » ce qui est devenu superflu, connecter ce qui a besoin de l’être, ranger, établir des statistiques, bref tout ce qui nous permet ensuite d’anticiper, de planifier, d’imaginer, de créer, mais aussi de se souvenir et de former des liens avec les autres. Sans repos, pas d’intelligence. Et sans doute sommes nous déjà dans un cercle vicieux où nous créons de nombreux comportements inefficaces, qu’il faut ensuite compenser et réparer, par manque initial de vision, dû à la fatigue.

IL Y A URGENCE A LIMITER LE TEMPS DE TRAVAIL

Donc première urgence : Limiter fermement le temps de travail.
Regarder ce qui se passe de près et mettre en place des règles strictes qui rendent impossibles ces abus, aussi involontaires soient-ils, et d’autant plus dangereux qu’ils sont non-identifiés.
 Incidemment, cette capacité infinie de générer de nouvelles tâches devraient nous faire réfléchir à la structure de l’emploi. Ne serait-il pas enfin temps d’en créer ?!

Ensuite, même dans les entreprises où l’on travaillait le plus, il y avait une machine à café, parfois même une salle de repos. Et les pauses cigarette en bas de l’immeuble, que l’on rejoignait parfois même si on était non-fumeur, pour croiser les copains et se dégourdir les jambes dans les couloirs. Oui, vous vous souvenez, on marchait, on prenait des ascenseurs, on traversait des open-spaces, serrant quelques mains, bavardant quelques minutes. On se donnait rendez-vous à la cantine (pas toujours réjouissante la cantine, mais c‘était plus rapide, plus pratique. Aujourd’hui on en rêve !). Si vous mettez bout à bout tous ces petits temps, même insuffisants, ils créaient des espaces temporels pendant lesquels le cerveau pouvait se réorganiser, des moments où il était possible de lâcher la conscience, de se mettre en pause. Et malgré tout, des moments de mouvements pendant lesquels le corps se dépliait, bougeait, remplissait sa mission de corps.

Nous voici désormais des corps sans mouvement, et il est fort bon de recommander à nos concitoyens de faire de l’exercice quand ils doivent être rangés dans leurs logements à 18h (très récemment 19) et que de toute façon il est impossible à la plupart des managers de lever le nez de leurs écrans avant 21h.
Rappelons à ce propos que nos yeux ne sont pas faits pour fixer un objet à 50 cm de distance, mais bien pour scruter l’horizon. Je ne serais pas étonnée que se développe, au-delà des maux de tête et des cornées desséchées, des pathologies oculaires lourdes.
Enfin, notre système de perception est fait pour absorber l’ensemble des signaux émis par notre environnement, par nos 5 sens. Il ne nous reste aujourd’hui que l’ouïe et la vision, que nous nous épuisons à faire fonctionner au-delà de leurs capacités naturelles pour parvenir à capter les informations. Cette tension extrême crée une fatigue profonde, alors que 43% des salariés se sentent invisibles en télétravail !

REDEVENONS DES CORPS !

Deuxième urgence : Nous remettre dans nos corps. Rendre au mouvement sa place naturelle. Ça commence par le temps libre. Mais il faut aussi réhabiliter le déplacement (avec son corps comme véhicule, pas l’avion ou la voiture!). Reprendre l’habitude de se rencontrer, c’est-à-dire d’aller à la rencontre. Et d’appréhender l’autre par la totalité de ses sens et dans sa totalité corporelle. C’est par le corps que le cerveau (qui en fait partie rappelons-le) appréhende le monde. Dépourvus de corps, nous ne pouvons plus exister.

Y CROIRE ENCORE

Je fais partie de ceux qui ont foi en l’humanité, et qui pensent qu’elle a toujours trouvé des solutions aux problèmes qu’elle créait, et qu’en solde elle progressait.
Mais aujourd’hui j’ai peur. J’ai peur que nous devenions, comme dans les plus piteux films de science-fiction, des cerveaux dans des bocaux, soumis à un impératif de rendement terrifiant.
 Mais rassurez-vous, je ne crois pas que quelques esprits maléfiques aient ourdi le crime. Je crois encore, pour quelques instants, que nous avons en main la possibilité de renverser la vapeur. Alors que la souffrance au travail n’a JAMAIS été aussi importante, on ne nous a jamais non plus autant parlé de bien-être, au même travail. Hypocrisie du capitalisme ou prise de conscience ? Les entreprises font elles du « well-being washing » ? Si je le pensais je ne ferais plus ce métier, alors que je me sens plus utile que jamais. Mais je veux croire que le mouvement est vraiment en route, que le balancier est allé au plus haut et va redescendre. Et pour cela j’espère de tout cœur que chacun mettra son poids pour créer ce mouvement, et que les leçons seront prises pour longtemps.
Car nul ne nous empêche de rêver au monde d’après, dans lequel la technologie nous aurait vraiment, enfin, libérés. Un monde dans lequel ce fameux équilibre que chacun recherche serait enfin possible.
Et le plus bel atout de l’humanité est sa jeunesse. Nul besoin de flageller les anciennes générations, elles ont fait ce qu’elles pouvaient avec ce qui se présentait. Mais nos générations Y et Z (j’espère qu’on va perdre cette habitude d’étiqueter les gens comme ça, les Alpha pointent leur nez, on ne pourrait pas trouver mieux pour désigner l’espoir de l’humanité ?), ces générations donc ont en main tant de savoir, et tant d’expérience et tant d’aspirations généreuses qu’elles devraient pouvoir dessiner un avenir meilleur. Alors, y croire encore!

2 thoughts on “Réparer les dégâts, il reste un espoir!”

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