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Connaissez-vous ce moment ?

C’est comme être immergé dans une encre épaisse, presque noire et un peu grasse, qui laisserait de fines traces en se retirant. Ou dans une mer bleu sombre et fraiche, de cette fraicheur glaçante des petits matins d’été, arrivée trop tard après les chaleurs de la veille et  impuissante à endiguer  celles qui viennent. Une fraicheur inutile, c’est cela. Et l’on est plongé dedans absolument. Le visage aussi, on a froid au visage, cette sorte de  froid que seule l’eau provoque.

Un avant goût de la mort ?

Et puis ce bruit, tout petit mais persistant, aigu, ce bruit de l’intérieur dont on  sait qu’il ne s’arrêtera pas parce qu’il est produit par le corps, mais qui sera peut-être, à la fin, couvert par le chant des oiseaux ou le claquement d’un couvercle de poubelle. Moment attendu et redouté.

Mais cette mer froide et mal attentionnée, voilà que l’on décide d’en sortir. De ne plus se faire un sang d’encre. Tiens. L’encre ici aussi. Cette encre qui peut alors redevenir ce qu’elle est : un medium. Celui qui imprime les pages du livre que l’on va ouvrir, ou qui noircira nos cahiers de cette écriture qui nous fera sortir de ce noir.

Parce qu’il faut sortir du noir. Nous sommes des animaux diurnes, le soleil nous rend la misère moins pénible. Il faut donc sortir du noir pour entrer dans le rose. Allumer une lumière, animer notre corps qui a cru s’éteindre, apaiser nos organes qui s’étaient mis en ordre de bataille : dans le noir, le cœur a battu plus vite, l’estomac s’est noué, les muscles des bras et des épaules se sont contractés.

Il faut se lever. Agir. De cette action un peu feutrée, mesurée, que nous imposent le silence et la solitude de la nuit. L’esprit – est-ce d’être soulagé de n’avoir pas, cette fois encore, chaviré? –  est soudain acéré, d’une efficacité implacable. Les mystères s’éclairent, les angoisses se font légères et vaporeuses, les actes sont précis.

Tout bascule. De l’angoisse à la clairvoyance. De l’in-quiétude à la sérénité. L’énergie est calme, nous sommes incroyablement présents, et pourtant le monde semble absent. C’est peut-être dans ces moments que nous nous touchons de plus près, que nous sommes le plus en adhésion avec nous même, au sens propre : nous collons à nous-mêmes, sans distance, sans débat intérieur, ni Grand Moi ni Saboteur, juste moi en accord avec moi.

Peut-être la fatigue extrême a-t-elle ce pouvoir de nous déshabiller de nos déguisements, de sonner la fin du paraître, de ne laisser que l’être nu.

Pour ces moments, qui semblent venir d’une dimension parallèle, et que je ne retrouve que là, et malgré la grande fatigue du lendemain, cela vaut la peine de vivre une belle insomnie. Je chéris ces moments comme un don très particulier de la vie. Un don d’intensité, de force et de régénération.

illustration:

Pierre Soulages – 16.12.1959

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