Non, le vin n’est pas bon pour la santé

Je lis ce matin avec plaisir qu’un rapport de l’Inserm rappelle que l’alcool est un fléau et la première cause d’hospitalisation en France. Autant pour ceux qui continuent à défendre les vertus médicinales du vin, dont le bien-fondé est « ruiné » par l’étude, selon l’article (Le Monde daté du 5 juin).
Que l’on ne se méprenne pas, je bois de l’alcool. Mais de façon raisonnée et j’espère raisonnable. Et qui ne m’empêche pas de me battre depuis longtemps contre le déni, sans doute pas seulement français, des méfaits de l’alcool, en particulier au niveau cognitif, et donc, sociologique. Le fléau sanitaire est pour moi avant tout celui-là, sans doute mésestimé encore, même dans ce rapport, car celui-ci mesure-t-il la violence, la maltraitance, ou encore la perte d’emploi définitive, et donc l’impact sur des familles entières, dont l’alcoolisme d’un seul peut être la cause ?

Encore plus de ce qui ne marche pas

Donc je me réjouis dans un premier temps à la lecture du titre de l’article. Mais le sous-titre fait retomber mon enthousiasme comme un soufflé : les « experts … proposent une législation plus stricte ». J’enrage. Un siècle qu’on essaie ça sans succès, et on continue ? A notre époque, 100 ans d’expérience ne suffisent pas à écarter une solution inopérante ? La prohibition américaine n’a eu comme vertu que d’inspirer quelques chefs d’œuvre du cinéma de gangsters, et ce pays puritain a le taux de mortalité par overdose de cocaïne le plus élevé du monde![1] Quant à nous, L’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies) nous apprend que la baisse tendancielle, réelle, de la consommation d’alcool en France s’est faite pour sa part la plus importante entre les années 1950 et 80, soit avant la publication de la fameuse loi Evin (la consommation ayant baissé d’à peine 10% ces 10 dernières années), et que  « les ventes totales de tabac (à jours constants) dans le réseau des buralistes en France continentale ont augmenté en volume de 2,5 % entre le premier trimestre 2020 et le premier trimestre 2021 »[2], alors même que le prix du tabac a augmenté de 10% en moyenne en 2020. Rappelons que le plus gros des fumeurs se trouve dans les 50% de la population les plus défavorisés et que 2020 a été pour eux encore plus douloureux, voire dramatique, que pour les plus favorisés. Rappelons aussi que les drogues légales que sont l’alcool et la cigarette sont des anxiolytiques notoires, malheureusement nécessaires à une partie de cette population (je pense en particulier aux jeunes), et que cette augmentation crée donc une injustice sociale encore plus intolérable. Je me refuse, à ce propos, à moraliser le sujet. Il n’est pas question de faire honte à ceux qui sont victimes d’une addiction. Et d’autant moins que la honte renforce le sentiment d’isolement, de mal-être, et donc la tendance à l’addiction. Il est question de les aider à en sortir, pour leur bien-être et celui de la société toute entière.

Et poutant, on sait comment faire

Il apparaît donc que la hausse des prix et la coercition non seulement ne fonctionnent pas[3], mais sont injustes. Ce n’est pas une révélation. Les pouvoirs publics le savent depuis longtemps. Et on peut se demander pourquoi ils persistent à laisser les économistes préconiser des solutions à des problèmes d’addiction, qui me semblent-ils relèvent plus de la psychiatrie, ou à tout le moins de la psychologie et de la psychologie sociale. Je ne parviens réellement pas à comprendre cela. Sans doute parce que le seul argument de la lutte contre l’alcoolisme ou le tabagisme semble le coût (en euros) pour la collectivité. Cette fameuse prévalence de l’économie. Mourir, mais riche.

Ce mouvement d’humeur qui est le mien n’aurait aucun intérêt si l’on ne savait pas qu’il y a d’autres moyens de faire, beaucoup plus efficaces. Les techniques utilisées depuis toujours par les « vendeurs de cigarettes » avec grand succès (c’est pour cela qu’il leur est désormais interdit de faire de la publicité) sont à la disposition de tout le monde, y compris des pouvoirs publics. Il n’y a pas de secret. Il existe des traités de manipulation sur les étagères de tous les libraires que les rois du marketing, des jeux vidéo ou de bien d’autres produits de consommation ont parfaitement assimilés, avec un succès phénoménal. On étudie ces stratégies dans les écoles de management où l’on décortique les campagnes de communication, où de grands sémioticiens viennent vous expliquer pourquoi un parfum a fait un flop et des sociologues de renom comment un café a raflé la mise. Des voix s’élèvent d’ailleurs chaque jour contre cette emprise psychologique de l’industrie (agro-alimentaire, cosmétique …). Leurs méthodes sont là, devant nos yeux, et nous gobons tous goulûment leurs sornettes. Alors qu’attendent les pouvoirs publics pour utiliser les mêmes méthodes pour notre bien ? Avez-vous déjà vu un vendeur de chocolat vous dire que vous allez grossir, attraper du cholesterol, peut-être mourir si vous en mangez trop ? Un vendeur de voiture vous rappeler que c’est le moyen de transport de très loin le plus dangereux ? Ou un vendeur de yaourt allégé vous prévenir qu’il n’a aucun goût, et que, comme vous n’allez y prendre aucun plaisir, vous allez ensuite vous jeter sur un paquet de gâteau ?

La liberté en renfort

Que vont-ils vous vendre ? Du plaisir bien sûr, mais surtout de la liberté. Regardez comme les personnes ont toujours l’air de flotter dans les publicités. Elles « ne touchent pas terre ». Elles vivent dans un monde sans contrainte, où elles font ce qu’elles veulent, mues par un parfait libre-arbitre. Elles ont choisi ce produit parce qu’elles en avaient une folle envie.

Et que nous vendent les pouvoirs publics avec leurs politiques anti-alcool ou tabac ? Un pouvoir d’achat dramatiquement amputé, des interdits, de la laideur (cf les photos sur les paquets de cigarettes, que seuls les non-fumeurs voient encore, et tellement excessives qu’elles ont un impact nul), de la difficulté (à se procurer le produit), une image de soi négative (c’est minable de fumer/boire). Mais qui donc pourrait bien adhérer à cela ? Qui pourrait ne pas immédiatement se révolter intérieurement ? Qui pourrait ne pas sentir sa liberté menacée ? Les cigaretiers ont réussi à convaincre les femmes qu’elles se libéraient en fumant, coup de génie s’il en est. Ne serait-il pas temps de retourner l’argument ? Ne serait-il pas temps de montrer à ceux qui en sont victime que l’addiction est avant tout une privation de liberté, comme le terme de dépendance le laisse clairement entendre ? Au lieu de quoi on les amène, par réaction bien compréhensible, à se dresser vent debout contre les interdictions et à fumer dès qu’une occasion s’en présente, parce qu’ils ont le sentiment que c’est la dernière parcelle de liberté qu’il leur reste ! Ne savons-nous pas tous qu’il suffit d’interdire quelque chose pour que nous en ayons envie ? (ce qui, dans un autre registre provoque l’échec de 95% des régimes, voir https://www.blast-online.com/courses/mangez-comme-vous-en-revez ).

Et puis aussi, ne serait-il pas temps de récompenser plutôt que de punir ? Le jeu-concours ne devrait-il servir qu’à faire consommer plus ? Il existe un nombre immense de possibilités de se servir de ce que l’on sait du fonctionnement du cerveau pour le mettre au service de la santé. Mais qu’attendons-nous ????

Et enfin, ne serait-il pas temps de se pencher sérieusement (et en laissant les économistes à leur économie) sur ce mal-être qui fait des français les premiers consommateurs de psychotropes du monde[4], l’assurance maladie nous informant que selon les régions, le taux d’utilisateurs varie entre 22 et 28% ? donc en moyenne un quart de la population ! Dans ce pays où il fait pourtant si bon vivre (parce que où que l’on se tourne et après avoir pratiqué le ronchonnement à la française, il n’est guère de pays plus agréable à vivre, et je le dis d’autant plus aisément que je n’en suis pas citoyenne). Bref, ne serait-il pas temps de poser la lorgnette, d’élargir notre champ de vision, d’apprendre de ce qui fonctionne, d’entendre les signaux sociétaux, et d’arrêter de faire des piles


[1] 1,12 pour 100 000 habitants (à rapporter à 0,02 en France) source : Our World in Data

[2] https://www.ofdt.fr/statistiques-et-infographie/tableau-de-bord-tabac/

[3] Ou ne fonctionnent que de façon marginale. Pour parler comme les économistes, l’élasticité au prix est faible

[4] https://www.ameli.fr/fileadmin/user_upload/documents/Medicaments_psychotropes.pdf

One thought on “Addictions: du bon usage de la liberté”

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