2015-09-03 13.53.11J’étais récemment, pour la centième fois, penchée sur mes roses chéries, tentant de les délivrer des mauvaises herbes encore étonnamment prospères par ce mois d’aout brûlant – je suis tentée de vous parler de mon affection pour ces fleurs merveilleuses, se tordant pour échapper à la fournaise, livrant coûte que coûte la fraîcheur d’un pétale écarlate ourlé de blanc, tendant leurs bourgeons triomphants comme un cadeau à l’amie ingrate que je suis, qui les avait délaissées le temps des grosses chaleurs ; mais ce sera pour une autre fois – et ce geste tant de fois recommencé pour laisser place à la beauté, à l’harmonie, à la perfection naïve, ce geste m’a, ce jour-là, interpellée.
N’etait-il pas vain de recommencer cet ouvrage sans fin, Pénélope en son jardin, année après année, saison après saison ? Mon bonheur dépendait-il de la présence ou non de chardons et de graminées mal intentionnés dans mes plates-bandes ? Les roses fanées étaient-elles un obstacle à la quiétude ?

« Evidemment non » ont répondu mon dos courbé, mes bras griffés, mes jambes servant patiemment de repas aux insectes des plates-bandes. « Evidemment non. Cours te jeter sur un transat avec le dernier Despentes, écris un article, allongée sur ton lit comme tu aimes, mais laisse nous en paix. Epargne nous le sang et la sueur, les courbatures et les piqûres. «

Et voilà qu’inconsciemment je me suis redressée, que mon regard a perdu sa concentration pour flotter par-delà la clôture, que ma poigne s’est relâchée sur le sécateur.
La femme de devoir s’est battue quelques instants avec la dilettante. Le saboteur se déguisait-il en Grand Moi ou était-ce l’inverse ? Etait-ce la culpabilité qui me jetait dans le jardinage, ou quelque chose de plus juste, de plus fondamental ?

Alors j’ai tendu l’oreille, comme un accordeur à son piano, pour entendre le son juste qui sortait de mes tripes, et j’ai perçu, d’abord comme un écho lointain, puis plus distinctement, une voix qui prenait de l’ampleur et m’interpelait :

« Comment ? Tu vas abandonner la beauté ? Celle-là que tu as érigée en valeur primale, la sœur de l’harmonie, la mère de la paix ? Tu vas capituler sous prétexte que c’est un peu de travail ? Sais-tu que Bonnard mettait parfois huit ans à finir un tableau, qu’il lui est même arrivé d’aller en retoucher un au Musée du Luxembourg, au nez et à la barbe du gardien ? Et tu renoncerais à arracher quelques mauvaises herbes et à couper quelques fleurs fanées ? Certes tu n’es pas Bonnard, mais pense au bonheur qu’il te donne. Pense à cette extase, à ce moment parfait où tu avais l’impression que ton enveloppe corporelle servait de moule à la joie, que s’il l’on te radiographiait on ne trouverait qu’une matière dorée, douce, lumineuse, coulée en toi par la contemplation de l’inouï triptyque « Méditerranée ». Cette œuvre ne sera jamais accrochée à tes murs, mais tu peux te rapprocher des sensations qu’elle te donne par la contemplation de ton jardin. Et tu sais que la beauté n’a rien de futile. Qu’elle crée en nous un état neurologique et chimique qui nous éloigne de la sauvagerie, de l’état d’alerte permanent dans lequel nous plonge notre drôle de civilisation, que sans elle la vie serait un enfer.
Choie donc tes roses, répète ces gestes sans fin, taille et bine. »

Alors j’ai taillé et biné …

Je vous invite, pour cette rentrée, à trouver en vous et autour de vous toutes les possibilités de faire éclore la beauté, de créer les instants, les objets, les idées qui viennent enrichir le domaine du beau, et à vous repaître du résultat. Vous entamerez ainsi un automne plus serein, plus léger, et participerez à rendre le monde plus beau. Et convenons qu’il a besoin de toutes vos bonnes volontés !

One thought on “Une rentrée en beauté”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *