J’ai assisté récemment à une conférence donnée par un monsieur qui avait pour activité d’organiser des séances collectives de pardon (ce n’était pas l’objet de la conférence, sinon il ne me serait pas venu à l’idée de m’y rendre, vous allez comprendre pourquoi). Autant vous dire que, lorsqu’il a commencé à évoquer ce sujet, mon esprit libre-penseur s’est cabré, comme un adolescent à qui on dirait de se couvrir parce qu’il fait froid dehors.

Pour moi, le pardon a une odeur d’encens. « Pardonnez-moi mon Dieu car j’ai péché ». Et le moment de la messe où toute l’assemblée, en réponse au prêtre, « avoue » avoir péché me fait toujours froid dans le dos. La notion même m’est insupportable. Car, à la différence du crime, le péché est originel. Nous serions tous mauvais. Alors que nous ne sommes pas tous criminels. J’ai beaucoup de mal à imaginer une vie épanouie  accompagnée de l’idée que le mal est en nous. (On peut aussi admettre que notre épanouissement n’est pas l’objectif premier de la religion, quelle qu’elle soit …)

Alors quand ce monsieur nous a raconté sa première rencontre avec le pardon « organisé » – totalement laïque au demeurant, il peut être utile de le préciser – et qu’il nous a décrit la séance au cours de laquelle il avait demandé pardon systématiquement à chacun des participants, j’ai eu un petit ricanement intérieur. Mais une autre voix en moi me suggérait d’écouter tout de même avec attention.

Ma gêne vis-à-vis du pardon est en apparence paradoxale. Je n’aime pas ses relents bien-pensants, mais ce qui me trouble le plus, c’est que je ne vois pas ce qui m’autoriserait à pardonner. Parce que seul Dieu, s’il existait, pourrait le faire, me semble-t-il. Il faut être bien supérieur, au sens fort du terme, pour pouvoir pardonner. Et moi, qui suis-je pour prétendre à cela ? Qui suis-je pour pardonner ? Quel pouvoir ai-je de laver une erreur ou un crime ? Je ne suis pas plus clairvoyante, ni plus sage, que mes semblables. A quel titre donc pourrais-je pardonner à autrui ?

Il me semble que si nous sommes, directement ou indirectement, blessé, trahi, trompé, ruiné, …, « pardonner » – c’est-à-dire dire « je te pardonne » – ne fera pas disparaître le fait, ni la douleur. Notre seule façon de vivre avec elle, de l’apprivoiser jusqu’à ce qu’elle se tienne ramassée et inerte dans un tout petit coin, sera de rechercher chez l’autre si il y a eu intention de faire mal. Ce qui est finalement assez rare. Si cette intention est absente, nous pouvons aussi souvent constater que nous ne sommes même pas concerné par l’acte ou les paroles qui nous ont tant blessé. Nous avons plutôt affaire à une manifestation d’impuissance, de peur, de désespoir parfois, auxquels nous ne pouvons rien, si ce n’est revêtir notre bouclier et empêcher ses flèches de nous transpercer. Et même si les conséquences peuvent être majeures, je ne vois rien là à pardonner.

D’autre part, lorsqu’il y a intention de nuire, admettons que nous l’avons parfois déclenchée par notre propre attitude (l’agresseur a souvent été agressé), et dans ce cas cherchons en nous quelle était notre intention et notre motivation -. Dans la majorité des autres cas, nous avons affaire à un psychopathe qu’il est bon tout simplement d’éviter. Qui là encore peut malheureusement nous nuire fortement, mais qui ne relève toujours pas du pardon.
Voilà ce que je me dis, en substance, en écoutant notre orateur.

Mais il continue la description de cette cérémonie du pardon, qui est bien sûr couronnée par le pardon à soi-même. Tout d’un coup mon ricanement intérieur se tait et mon attention est entièrement acquise à ce qui se dit. Je note ce changement d’état d’esprit en moi, et il m’intrigue. Je considère le pardon pour les autres inopérant, mais il aurait un pouvoir intéressant sur soi-même ? Et pourquoi cela ?

Et bien, me semble-t-il, justement pour cette raison de pouvoir. Je ne me sens pas investie du pouvoir quasi-divin de pardonner autrui, mais je crois qu’en moi, il y a une part plus forte, plus juste, qui sait, et qui peut pardonner celles qui se sont laissées manipuler, celles qui se sont fait du mal ou ont même agressé cette part la plus forte (qui, revêtue de son bouclier, n’a rien senti, ou presque).
Cette part qui peut pardonner, c’est le Grand Moi. C’est lui qui peut prendre dans ses bras les habitants de notre esprit qui n’ont pas cru en lui, qui se sont laissés séduire par le saboteur, et qui peut les bercer, leur dire que ce n’est pas grave, qu’il ne leur en veut pas, et qu’il va continuer à croire en eux parce qu’il voit leur brillance.
C’est lui qui peut comprendre que les flèches qui lui ont été décochées l’ont été par détresse ou par cécité mais que ni l’une ni l’autre ne sont des crimes, lui qui peut rendre leur dignité à ceux qui se sentent faibles ou coupables en nous. C’est lui qui va leur rappeler qu’il est normal de se tromper quand on apprend, et qu’on apprend toute la vie. Qu’à tout âge il y a de la place pour l’erreur et l’apprentissage, et que c’est de s’y prêter, d’avoir encore envie d’y aller, quitte à mordre la poussière, qui est beau.
Et que non, ce n’est pas ridicule d’apprendre à danser à quarante ans, de tomber amoureux à soixante, de commencer à peindre ou à chanter à tout âge. Et que bien sûr on a blessé son ami en lui disant cette chose un peu dure, mais que personne n’est parfait et que ce jour là on était particulièrement fatigué ; que c’est un peu dommage de ne pas oser appeler pour ce job mais qu’on a le droit d’être timide ; que si on a oublié de signer les cahiers de son fils on n’en est pas pour autant un parent indigne ; que si on n’a pas compris que son conjoint avait particulièrement besoin de notre écoute ce jour-là on n’en n’est pas un monstre d’égoïsme ; parce que tout ça fait de nous la personne complexe, unique et merveilleuse que nous sommes, avec son ardeur, son courage, son authenticité, sa fragilité, ses rêveries, sa créativité. Et que tout ça ne peut pas plaire à tout le monde, mais que ça n’a aucune importance et ne retranche rien à nos qualités.

Oui, notre Grand Moi peut, doit nous dire ça. Le Grand Moi pardonne. Essayez, demandez-lui. Vous verrez, ça fait beaucoup de bien.

 

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3 thoughts on “Un Grand Moi qui pardonne”

  1. Je ne suis pas tout à fait d accord même si le pardon à l autre n efface pas le fait il peut permettre d atténuer la douleur . L autre peut avoir eu l intention de faire mal et en pardonnant l acte ( même si c est plusieurs semaines apres) tu ne te focalises pas sur une revanche , une vengeance mais sur retour à la sérénité et à une certaine paix

    1. Je suis d’accord avec toi sur le pardon comme instrument de retour à la sérénité. Je crois que c’est une question de vocabulaire. Disons que moi je considère que c’est une attitude de bienveillance plutôt qu’un « pardon »: Je comprends (ou je m’y efforce) et je sais que nous sommes tous faillibles, donc j’applique ma bienveillance, ce qui me permet de plus d’être moins touchée. Disons que le pardon est pour moi réservé à celui qui a légitimement tout pouvoir (donc pas moi 🙂 ). C’est ce que j’ai essayé d’exprimer dans cet article.

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