Quand je demande à mes clients comment s’exprime leur créativité, il n’est pas rare qu’ils me répondent qu’ils ne sont pas créatifs. Ils restreignent ainsi la créativité à la production de ce qui peut s’apparenter à une œuvre d’art ou à à l’invention pure, ce à quoi j’oppose deux catégories de réponse :

La première, c’est que ce n’est pas parce que l’on ne fait pas quelque chose que l’on n’est pas, potentiellement, capable et doué pour le faire. L’environnement familial et social peut avoir mis trop d’obstacles, d’écrans, de croyances entre nous et ces capacités pour qu’il ait été possible de les découvrir spontanément. Une vie peut ainsi se dérouler dans l’ignorance de talents, qui restent inactivés.
Il peut arriver alors qu’un manque diffus mais douloureux, persistant, vienne à s’exprimer, et provoque une recherche introspective qui à son tour mettra à jour ces domaines cachés. Et le coach peut être le guide dans cette recherche. C’est la demande implicite de bien de mes clients. Je vous en ai souvent parlé ici, et loin de négliger l’importance de cette réponse à l’absence ressentie de créativité, c’est d’autre chose que je voudrais vous parler aujourd’hui.

J’aimerais vous faire sentir comme la créativité peut se loger dans tous les interstices d’une vie, dans les actions les plus banales et les plus routinières, à la condition justement d’en faire autre chose qu’une routine, de choisir une autre posture.

Car créer, ce n’est pas, à partir de rien, apporter quelque chose d’entièrement neuf au monde. Créer, ce sera toujours combiner autrement des choses qui sont déjà là. C’est une affaire de procédé, de méthode, bien plus que de ce qui est créé.
Les plus grands artistes n’ont fait que se munir de pinceaux et de peinture, ou de notes de musique et d’un piano, d’un stylo et d’un papier. Mais ils ont trouvé une nouvelle manière d’appliquer la couleur ou d’assembler des notes – l’infinité de mélodies possibles avec ces quelques notes de musique m’a toujours fascinée -, ou de combiner les mots différemment.
La créativité est aussi au cœur des « inventions ». Du silex à la silicon valley, les hommes ont aimé transformer la nature pour la faire mieux servir leurs intentions. Mais chaque étape d’invention s’est pesamment appuyée sur l’étape précédente, les prétendues révolutions industrielles ont été des évolutions dûes à la créativité de ceux qui ont, de manière apparemment géniale, transformé la donne du présent.
Si j’écris « apparemment géniale », ce n’est pas pour minorer l’impact, ni la différence de degré, de l’intelligence de quelques-uns. C’est pour nous forcer à nous interroger sur la nature du « génie ». Question à laquelle je n’ai d’ailleurs pas l’intention de répondre intégralement ici, loin de là ! Mais je voudrais vous faire sentir comme leur créativité vient en grande partie de leur façon de regarder les choses. Ils ont refusé les croyances, remis en cause les certitudes, décrypté le monde sans préjugés. Ils ont ensuite osé écouter leurs élans et laisser des rêves se former, puis déployé une énergie folle à faire advenir ces rêves. Tout était là, mais eux seuls l’ont vu.

Revenons à nous, créatifs du quotidien. Qu’est ce qui nous différencie de ces génies? Sans doute peu de choses. Nos cerveaux ne sont guère (pas du tout ?) différents, en tout cas à la naissance. En revanche, pour des raisons sans doute assez peu documentées, ils ont choisi ce décalage, cette curiosité, cette sorte de naïveté que la famille et l’école nous encouragent à abandonner. J’écoutais récemment le TED talk de Tony Fadell[1], ancien designer éminent d’Apple à l’origine de l’ipod et créateur de Nest. Ses conseils aux designers sont tous de l’ordre de « regardez différemment ». De plus près, de plus loin. Et aussi : entourez-vous d’enfants. Ce sont en effet les plus grands inventeurs. Ils ne se censurent pas, ont un regard frais, ne sont pas encore accoutumés à l’environnement. Regardez leurs constructions, leurs dessins, leur façon de se déplacer dans des engins spaciaux imaginaires, écoutez le flot de leurs paroles souvent intarissable, et vous sentirez ce que c’est que la créativité.
J’entends d’ici ceux qui me répondront que tout cela ne fait pas une véritable création. Mais si. Une fois combinée à des compétences, encouragée par des sponsors enthousiastes, développée avec courage et obstination, confrontée à un marché le cas échéant, la vision de l’enfant en nous devient une création tangible[2].

Nous n’inventerons pas tous un objet qui impactera la vie de millions de gens. Mais nous pouvons tous inventer une autre façon de faire, ou de penser, d’agir, de prendre soin, d’écouter, de communiquer, de mettre de la beauté autour de nous, de mettre du lien, de donner du sens à la vie, d’élever nos enfants, de nous élever nous-même. Chaque moment de la vie se prépare à être créativité, il ne tient qu’à nous de la faire germer.

Si certains se sentent étrangers à ces idées, n’ont même pas l’intuition de ce à quoi pourrait s’appliquer leur créativité, qu’ils ne désespèrent pas. C’est sans doute que cette fonction de l’esprit n’a pas été stimulée chez eux. Certains parents, au demeurant plein de bonnes intentions, préfèrent, sous prétexte de réalisme, étouffer très tôt toute forme de « différence », et valorisent un conformisme rassurant – d’autant plus qu’il est ambitieux, dans le sens le plus communément admis -. D’autres ne comprendront tout simplement pas la créativité de leurs enfants, et n’y feront donc aucun écho, la rejetant dans une sorte de néant existentiel qu’aucun enfant n’a envie d’affronter. Le relais sera pris avec beaucoup de fermeté par l’école qui (mais peut-elle faire autrement ?) fera vite remarquer à l’enfant que sa maison ne tient pas debout ou qu’il ne chante pas les bonnes paroles de la chanson.

C’est donc le hasard de la généalogie, mais aussi celui des rencontres et des expériences, qui encouragera certains à rompre avec l’usage quand d’autres s’y conformeront toute leur vie. Mais en réalité, vous avez tous le choix d’utiliser votre créativité. Et vous pouvez commencer tout de suite. Ce que vous ferez après avoir fini la lecture de cet article (vous remettre au travail, préparer à manger, aller à un rendez-vous… ?), faites le différemment. Ecrivez au stylo plutôt que sur l’ordinateur, déplacez-vous au lieu d’envoyer un mail, marchez ou prenez le bus si vous avez l’habitude du métro, utilisez de l’huile plutôt que du beurre … Et puis continuez. Toute la journée. Tous les jours. Il est impossible qu’il n’en sorte pas du neuf, que vous n’entamiez pas un processus créatif.

Une dernière chose : Il est courant aujourd’hui, en entreprise, d’appeler les équipes à « penser en dehors de la boîte ». Si cela valide la nécessité absolue de mettre de la créativité en tout, je ne suis pas convaincue que soient toujours mises en place les conditions de réalisation de cette injonction. Les échelons multiples de reporting, l’obsession de la performance à court terme, la normalisation des profils recrutés sont autant d’obstacles à la vraie créativité.
Pas celle qui naît une fois l’an des ateliers du même nom, pour finir soigneusement oubliée dès le lendemain du séminaire. Celle qui irrigue l’entreprise, qui n’est ni un moyen ni une fin, mais une façon d’être. Celle qui fait pétiller l’esprit, donne de l’énergie, déplace des montagnes.

Celle aussi, encore, des enfants, qui osent exprimer tout haut leurs rêves, leurs désirs. Peut-être faut-il commencer par là. Oser.

[1]https://www.ted.com/talks/tony_fadell_the_first_secret_of_design_is_noticing?language=en

 

[2] L’illustration de cet article est l’œuvre commune d’un directeur artistique éminent, Thomas Romain (créateur entre autres de Code Lyoko) et de son fils, dont il a réinterprété un dessin. Magistrale démonstration.

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