« Je vous apprends non à donner mais à recevoir, non à refuser mais à vous laisser combler[1] ».

A première vue, quoi de plus facile? Dès la première minute de notre vie, nous nous laissons déjà combler : de lait, et si tout va bien, d’amour. Notre enfance va ensuite se passer à recevoir. D’abord physiquement, de la main de ceux qui veillent sur nous. De la nourriture, des soins. Et très vite, symboliquement, de l’instruction.

Peut-être est-ce là que la difficulté à recevoir prend vie. Certains enfants refuseront d’accueillir ce que leurs parents veulent si naturellement leur donner : le fruit de leurs expériences, de leurs réflexions, de leurs apprentissages.
Ils invoqueront la nécessité d’apprendre par eux-mêmes, de se faire une opinion personnelle, de ne pas tout prendre pour argent comptant. Le coach que je suis s’en réjouit, j’exhorte mes clients à cela en permanence : « Et vous, qu’en pensez-vous ? » doit être la question que je pose le plus.
Mais cette relativité est inutile pour acquérir les bases qui nous permettront ensuite de construire notre libre-arbitre. Inutile, contre-productif même, de réinventer l’eau tiède, l’évolution de l’espèce veut que les acquis passés servent aux générations présentes.

Pendant la scolarité, il y aura ensuite ceux qui trouveront que ça ne sert à rien de connaître les propriétés du triangle isocèle, ceux qui penseront que Proust est illisible et inutile, ceux qui ne comprendront pas l’utilité de savoir que Louis XV était l’arrière petit fils de Louis XIV. Sans comprendre que c’est ce tissu de connaissances humaines qui nous permet d’évoluer dans la vie et de la comprendre.

Chacun à sa façon refusera de « recevoir ». Et il restera sans doute l’idée, comme un fil rouge dans la vie, que recevoir, c’est dépendre d’autrui, se diminuer.

Car il est difficile de recevoir.

Les compliments, les manifestations d’amour, une offre d’aide créent souvent la gêne. « Non non, je vais y arriver ». Le don de l’autre semble là venir mettre en question les facultés du receveur.

Le cadeau matériel, n’est pas facile à recevoir non plus. Il est toujours amusant d’observez l’ouverture des cadeaux à Noël : il y a ceux qui font cela en grande pompe, au milieu de tous, avec force commentaires et exclamations puis remerciements chaleureux. Il y a ceux qui ouvrent leurs paquets en silence, dans la plus grande discrétion, repoussant à un moment plus approprié et surtout plus discret l’enquête sur l’identité des donateurs. Il y a ceux qui ne les ouvrent tout simplement pas, formant une pile de cadeaux intacts, remettant à plus tard, dans l’intimité de leur solitude, le moment de découvrir les dons. Rare est le comportement simple, fluide. Théâtralité ou hyper-discrétion, remerciements bruyants ou gênés, ce rite d’échange de cadeaux illustre bien la difficulté de beaucoup d’entre nous à recevoir.

Car recevoir mettrait en position d’infériorité. Accepter serait confesser un manque, une incapacité, une ignorance, donc reconnaître que l’on est incomplet, imparfait. Si l’on me donne, c’est qu’il me manque. Et un manque que je n’aurais pas réussi à combler seul. On me croit donc dans le besoin de l’autre. Ce que l’autre veut me donner, sentiment, aide, objet, instruction, connaissance, sont des preuves de mes besoins insatisfaits, de mes désirs inassouvis, de l’insuffisance de mes compétences, de mon ignorance partielle. En acceptant de recevoir, j’accepte d’être limité, et dépendant de l’autre. Et que va-t-il en penser ? Va-t-il me croire faible ?

Gibran DonEt si recevoir au contraire était la preuve d’une estime de soi paisiblement solide, d’une acceptation sereine de l’interdépendance des êtres, une conscience juste de ses propres limites et de ses capacités d’amélioration, et surtout l’accueil généreux, curieux, de l’altérité, dans ce qu’elle a d’enrichissant, en ce qu’elle nous rend meilleurs ?

Or devenir meilleurs est un impératif de survie, individuelle et collective. Nous avons besoin des autres autant qu’ils ont besoin de nous. L’échange d’informations, de savoirs, d’expérience, est sans doute ce qui a permis à la race humaine de dominer le monde et de d’assurer sa sécurité malgré son infériorité physique. Sans transmission, sans partage de connaissance, pas de survie dans un monde hostile. C’est parce que, au cours du temps, ce qui a été donné a trouvé receveur, que certains ont su s’ « exhausser avec le donateur sur ses propres dons comme sur des ailes»[2] que l’Histoire a été possible.
Ainsi, si recevoir demande une posture d’ouverture, d’accueil, c’est aussi indispensable à notre conservation et à notre développement. Il nous faut apprendre à recevoir, à moins de vivre une vie plus petite que nature, rétrécie, incomplète, et finalement sans sécurité.
La générosité est la porte d’entrée de cet apprentissage. Car l’homme ayant besoin d’échanger et la nature étant bien faite, notre cerveau conçoit du plaisir à donner. Et c’est ce plaisir que nous ne voulons pas toujours accorder au donateur, car il nous le soupçonnons de nous diminuer. Alors ayons la générosité de faire plaisir en laissant un instant de côté notre orgueil, recevons sans réserve ce qui nous est offert, sans exagérer notre dette, et nous nous assurerons dans le même temps une vie plus sûre, plus vaste et plus épanouie.

Recevoir, c’est dire oui.

[1] Khalil Gibran – Le jardin du Prophète

[2] Khalil Gibran –  Le Prophète

 

illustration: dessin de Khalil Gibran pour l’édition originale du Prophète.

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