Je demande souvent à mes clients d’évoquer une ou deux personnes qu’ils admirent vraiment. C’est un point de départ possible pour faire surgir leurs valeurs.

Mais jusqu’à il y a peu, j’avais du mal à répondre moi-même à cette question. L’idée d’admiration était chargée pour moi d’un fumet d’humilité, voire d’infériorité, qui me déplaisait. Etant naturellement sous l’emprise de mon saboteur, mes instants de clairvoyance m’avaient toujours menée à combattre l’auto-flagellation, et il me semblait que l’admiration l’avait pour corollaire. De plus, mon père m’avait fait cadeau de cette maxime de Montaigne qui veut que « sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul », et pour être sûre de n’être en aucune circonstance trop impressionnée, je me la suis répétée à chaque examen oral, chaque entretien d’embauche, chaque démarche professionnelle ou personnelle un peu impressionnante.

Le chemin a été long pour être capable d’admirer, du fond de mon âme, sans retenue. Sans m’en sentir diminuée. En m’en sentant même grandie. Car la grandeur d’autrui, quand elle est accueillie avec générosité (c’est cela, je crois qu’il faut être généreux pour admirer), a un impact sur l’admirateur : il s’en sent meilleur lui-même, comme s’il recevait un peu de la grandeur de l’autre. Et je crois qu’il en reçoit. Admirer, par une sorte d’alchimie mystérieuse, nous rend un peu semblable à l’objet de notre admiration. Donc vive l’admiration !

Mais qui et comment admirer ? Il ne s’agit évidemment pas de le décréter, et à chacun ses admirations.

En ces temps de deuil planétaire pour la disparition de Nelson Mandela, il semble évident qu’une telle figure de courage et de vision mérite notre admiration. Je sais que cet homme est extraordinaire, au sens le plus profond. Mais je ne le ressens pas. Je peux l’expliquer à mes enfants, m’en convaincre intellectuellement, mais ne connaissant pas son pays et n’étant pas personnellement touchée par cet horrible apartheid qu’il a permis de voir disparaître, je lui confère un statut d’icône, avec le respect, l’amour mais aussi la distance que cela implique. Il est trop loin, peut-être aussi trop haut, pour que sa grandeur ait un impact sur moi. J’ai besoin d’admirer des gens dont je peux sentir les actes. Pour moi (et en aucun cas je n’en fais une généralité), pour que l’admiration aille au-delà de la simple reconnaissance, qu’elle s’installe en moi, qu’elle me fasse du bien, pour que je la sente au creux du ventre et qu’elle me charge d’énergie, il me faut la vivre.

J’en faisais encore l’expérience récemment :

Une foule attend, dans le noir, l’arrivée de quelqu’un. Quelques bruits de pas, des ombres qui s’agitent, et une énergie dense s’installe, jusqu’à l’explosion de joie à l’apparition de celui que tout le monde attend. Enfouie dans cette foule, j’ai ressenti de tout mon corps cette excitation, cette joie, et j’ai profondément admiré la personne capable de faire naître une telle émotion chez des milliers de gens, ce jour là comme tous les autres, et sans doute où qu’il aille dans le monde.

Il y a le talent bien sûr, et je ne sais pas s’il faut l’admirer ou s’il est là presque par hasard, saupoudré par le destin.

Mais il y a aussi la volonté d’en faire quelque chose de grand, le travail acharné, le professionnalisme extrême, la rigueur, la fidélité, l’élégance, la générosité, l’humilité de ce grand homme tout petit, assis à son piano, virtuose modeste et tranquille, en totale communion avec ses musiciens.

Il a écrit des morceaux tellement évidents que j’avais oublié qu’ils étaient de lui, parfois 25 ans avant la naissance de mes enfants, qui pourtant hurlaient pour qu’il les chante.

Voilà, j’ai admiré ce soir là.

J’ai souri pendant deux heures et demi. Souri de bonheur pur, mais aussi de joie que de telles choses soient possibles, que des êtres sur terre soient capables d’un tel don d’eux-mêmes et d’un tel impact sur autrui. J’en suis sortie plus grande, avec de nouveaux désirs, et quelques barrières à terre. Mon admiration est une victoire de plus sur mon saboteur.

C’était Elton John.

 

 

 

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