Vous arrive-t-il parfois, comme à moi, d’éprouver une sorte de frustration devant un paysage, un monument, un objet magnifique ? De le regarder tant et plus, de ne pouvoir détacher ses yeux de lui, de le quitter à reculons pour en jouir jusqu’à la dernière minute, et d’éprouver alors qu’il disparaît de votre regard la sensation qu’il doit bien y avoir un moyen de ne pas le quitter mais de s’approprier pour de bon cette beauté ?

Cela m’est arrivé tant de fois. Devant un ciel particulièrement bleu claquant contre le vert des pins maritimes, devant des fresques de la renaissance de quelque église florentine, et très dernièrement, devant la côte varoise sous une légère brume d’hiver, vue d’avion : les collines prises entre le gris et le vert, la mer comme venant en diluer les couleurs, les îles s’étendant dans un demi-sommeil sous un voile blanchâtre, le tout ressemblant dans son irréalité et son calme à une estampe japonaise.

Nous admirions cela avec mon fils, et c’est lui qui me dit « ça ne t’arrive pas d’avoir envie de … il cherchait un mot, et je lui proposais « consommer » cette beauté. Et je crois que nous avons exactement mis le doigt sur cette espèce de faim qui nous prend devant la beauté. S’il s’agit d’un être humain, nous pouvons l’embrasser, le toucher, le respirer, tous nos sens entrent dans la danse et nous permettent ainsi de nous de faire en quelque sorte entrer en nous cette beauté, de la consommer comme un breuvage bienfaisant.

Devant un paysage ou une église, point de possibilité de ce genre. Et c’est là que mon fils suggère : « peindre », et j’ai une révélation : oui, sans doute créer est une manière de s’approprier la beauté. « écrire un poème » me dit-il ensuite. Oui oui, c’est ça, la poème va transformer cette beauté et permettre à l’artiste de l’intégrer dans son univers à lui.

Reste une question : que faire devant l’œuvre d’un artiste dont la beauté nous bouleverse ? Une autre œuvre ? Ou est-ce la fin, l’ultime pas qui pouvait être fait dans cette direction-là ? Un tableau de Raphaël, une sonate de Mozart, comment le faire mien ? Mais les voilà objets, donc passibles d’une transaction. Je peux très aisément m’acheter l’enregistrement d’une sonate de Mozart ou la reproduction d’un tableau de Raphaël. Donc une fois que l’artiste s’est approprié la beauté pour l’intégrer dans une œuvre, il offre à toute l’humanité la possibilité de se l’approprier à son tour. Serait-ce là la vocation de l’artiste ? 

One thought on “Que faire de la beauté?”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *