divins-Marshmallows

Nous discutions récemment, entre mamans parfois soucieuses, des profils psychologiques et affectifs de nos enfants, chacune ne pouvant s’empêcher de s’inquiéter de tel ou tel trait de caractère de l’un ou l’autre de ses enfants. Je leur faisais remarquer que plus l’enfant (quel que soit son âge) semble insouciant, gai, peu touché par les gronderies ou les punitions, indemne de stress scolaire, plus les parents s’inquiètent pour lui. Plutôt que de se réjouir d’une nature sur laquelle pourra se développer une vie véritablement épanouie, on s’alarme du manque de goût pour la difficulté ou de la capacité à contourner la contrainte. Nous reconnaissons que ceci est très ancré dans notre éducation, bien sûr renforcée par la tradition judéo-chrétienne, qui semble d’ailleurs relayée dans d’autres sociétés par des principes aussi contraignants  (j’entends que les petits coréens sont des travailleurs acharnés et que les marocains fournissent une grande partie des troupes d ‘élite des classes préparatoires aux grandes écoles, par exemple). A ce stade de la conversation, je n’ai pu que rappeler à ces mamans aimantes et inquiètes que la joie de vivre et l’insouciance de leurs enfants étaient les plus belles choses au monde et qu’il convenait de s’en réjouir. Le goût de l’effort viendra avec la motivation, que certains n’ont pas encore découverte [1].

Nous avons alors évoqué avec humour le fameux test du marshmallow, mis au point dans les années 70 par le psychologue Walter Mischel et qui visait à établir une corrélation entre la capacité d’un enfant à différer un plaisir et sa « réussite » ultérieure. Vous imaginez bien qu’il a été conclu qu’un enfant capable de renoncer à un marshmallow dans l’immédiat en échange de la promesse d’en avoir deux 15 mn plus tard était voué à un destin plus éclatant que le petit bonhomme qui se jetait avec gourmandise sur le premier, sans se perdre en conjoncture sur l’avenir (croit-on). Les conclusions de cette expérience ont la vie dure, et participent à valoriser la patience et le contrôle de soi.

Or, outre que la validité de la corrélation statistique est sans doute contestable, il a été démontré plus tard que les enfants qui choisissaient de prendre un seul bonbon tout de suite étaient en réalité pour beaucoup de fins stratèges qui construisaient « un modèle de fiabilité par rapport au comportement des autres pour utiliser ce modèle afin d’éclairer leurs décisions »[2]. En clair, ils avaient des doutes sur la fiabilité de leur interlocuteur et craignaient que le deuxième marshmallow n’apparaisse jamais, voire que le premier disparaisse ! Ces enfants avaient donc intégré la notion de risque, de valeur du temps – les prémices de l’actualisation – , mais aussi … celle du mensonge adulte, ou du moins des promesses non tenues, comme un paramètre d’une grande fréquence statistique !

Qu’en conclure ? 1) qu’il faut se méfier des études statistiques, qui prêtent toujours le flanc au biais des chercheurs, y compris mus des meilleurs intentions ; 2) qu’il ne faut pas oublier que nos enfants intègrent, souvent inconsciemment, et certainement sans que nous en ayons conscience, un nombre très élevé de paramètres influant sur les relations sociales, et que leur grande intelligence leur permet de construire des modèles de réponses à presque toutes les circonstances de la vie ; et 3) que la valorisation systématique de la privation et de l’effort n’atteint sans doute pas son but et ne constitue pas un outil précieux d’éducation.

Arrêtons-nous sur ces deux derniers points :

Pour m’amuser et sans doute encore un peu impressionnée par le préjugé sous-jacent à ce test, suffisamment en tout cas pour avoir envie de le réaliser sur ma plus jeune fille, je lui propose le jour même de ne pas dévorer immédiatement le père noël en chocolat qu’elle venait de découvrir dans son calendrier de l’avent, en échange de deux pères noël quelques heures plus tard (elle a 10 ans, elle peut donc différer la satisfaction de plus de 15 mn, je l’ai déjà testé dans d’autres circonstances). Elle a ri gentiment, comme si je lui proposais une plaisanterie un peu absurde, et s’est instantanément attaquée à sa figurine chocolatée. Elle avait très clairement identifié qu’il s’agissait d’une sorte de blague, qui rendait l’issue promise douteuse. Mais je crois aussi qu’elle avait intégré ce que cela aurait eu d’excessif, d’un peu aberrant par rapport à nos habitudes alimentaires, de doubler la mise. En une fraction de seconde, elle a ressenti à la fois le manque de conviction de ma proposition et ce qu’elle aurait eu de toute façon d’inacceptable, et sans y apporter de réponse verbale, a traduit en acte (manger le père noël) la décision qui découlait de son appréciation.

Ce genre de processus a lieu à chaque instant de la vie de nos enfants, sans que nous n’en prenions conscience. Je vous propose d’essayer de l’observer plus souvent, et vous serez bluffé de leur clairvoyance, de leur capacité à synthétiser les signaux, à réutiliser les expériences antérieures en mobilisant leur mémoire et à finalement prendre des décisions efficaces et rapides.

Nous, adultes, en faisons de même, me direz-vous ? Bien sûr, et nous avons le droit de nous admirer et d’admirer nos semblables, nos cerveaux étant de magnifiques organes d’une sophistication éblouissante. Mais nous devrions aussi nous souvenir de notre fonctionnement d’enfant et valoriser plus souvent le travail inconscient de cet organe, qui traite un nombre d’informations que notre conscience n’a même pas le temps de nommer, et arrive souvent à des conclusions bien plus justes que cette fameuse conscience.

Motivés par un double père noël au chocolat (ou, si vous préférez, par deux paires d’escarpins ou deux bonnes bouteilles de vin), nombreux sont les adultes qui auraient facilement accepté le délai, sans laisser leur inconscient leur signaler que le type qui leur promettait ça n’avait pas l’air très fiable ou qu’il n’y aurait peut-être pas deux modèles à leur goût dans la boutique. La rationalité de l’effort (l’attente) récompensé l’emporte sur l’intuition que l’on pourrait résumer par « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

Louons donc ces enfants qui ont saisi l’opportunité, n’ont pas favorisé l’avenir – si aléatoire – au détriment d’un présent certain, ont su jouir d’une friandise sans en « payer le prix » et ont écouté leur intuition. Et la prochaine fois que nous les trouverons un peu trop insouciants ou réticents à l’effort, demandons-nous si nous n’avons pas plutôt sous les yeux le résultat d’une grande intelligence, qu’aucun saboteur [3] n’a pas encore réussi à pervertir !

 

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[1] La motivation semble être en partie innée et en partie acquise, la deuxième étant plus fragile que la première. C’est la première qui constitue la véritable différence entre les êtres humains, bien plus que l’intelligence dont les neuroscientifiques pensent désormais qu’elle est assez uniforme. Et c’est la découverte de ces motivations qui constitue un levier très puissant pour « réussir » sa vie. Un travail de coaching peut pour cela être déterminant.

 

[2] Celeste Kidd, auteur de l’étude « revisitée »

[3] pour mémoire sur le saboteur voir http://paulinecharneau.com/2013/05/29/quand-la-peur-devient-notre-alliee/ et les articles suivants

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