mimosa
L’éternel retour du printemps, cette année de façon anormalement précoce, fait invariablement renaître en moi des émotions de joie, de liberté, de légèreté, et par-dessus tout un sentiment d’espoir, à la fois immense et sans objet, qui me renvoie à ma prime jeunesse. Je ne sais ce qui, de la qualité de l’air printanier, du parfum des mimosas, de la lumière encore tendre, est associé à l’élément premier et me fais revivre mes 20 ans avec une telle constance, comme le flash-back d’un bonheur si violent qu’il a laissé une trace toujours sensible et chaque année ravivée. Mais si ce bonheur était tel que mon corps me le rappelle inlassablement, il me faut enfin me pencher sur ce qui en a fait sa texture, et sur la raison pour laquelle il semble désormais perdu, même si il a été remplacé par d’autres.

Alors, au cours de mes promenades ensoleillées de la semaine dernière, seule avec mes sensations et mes souvenirs, j’ai essayé de comprendre. Il y avait bien sûr, à ce moment remémoré de ma vie, la conviction forte et diffuse que tout était possible, et que ce tout allait être merveilleux. Encore peu engagée dans la vie, commençant une activité professionnelle qui ressemblait à un jeu un peu fatiguant mais diablement amusant, pas encore mère mais en rêvant déjà, rien n’était encore vraiment réel.

Alors faut-il croire que le rêve est toujours plus beau que la réalité, et qu’une fois soumise aux contraintes du réel la vie devient beaucoup moins séduisante ? C’est tentant, et je crois que nous avons tous cédé à cette idée à un moment de notre vie. Sans doute d’autant plus que l’insouciance de nos enfants, leurs rêves à eux, qui prennent la relève des nôtres, leur liberté intérieure, nous rappelle parfois cruellement qui nous avons été.

Mais justement. Regardons de plus près. Est-ce tant leurs rêves qui font leur jeunesse si douce, et les nôtres qui ensoleillaient nos 20 ans ?

En marchant sur la plage sous ce surprenant soleil de février, en regardant avec tendresse cette méditerranée délivrée qui venait s’étendre paresseusement sur le sable vierge, je crois que j’ai compris autre chose : cette qualité de bonheur que je revis chaque printemps mais qui m’échappe aussitôt ne me semble l’apanage de la jeunesse que parce que j’ai perdu – trop souvent en tout cas – ma faculté de vivre au présent.
Ce ne sont pas les rêves de grandeur qui rendent heureux : j’en ai encore, nous en avons tous besoin pour aller de l’avant, ils sont un moteur indispensable, mais pas un gage de bonheur au moment où nous les concevons. Non, ce qui trop souvent m’échappe – et, je le crains, à beaucoup d’entre nous – c’est la capacité de vivre pleinement ce qui se passe dans l’instant. Si le printemps me rejette invariablement sur les rives de mon passé, c’est sans doute que les sensations en sont douces, mais surtout que j’étais alors pleinement en état d’en jouir par tous mes sens sans que ma tête vienne me rappeler la réunion du lendemain, la facture à payer ou le bac qui approche pour un enfant.
Offrir sa peau au rayon d’un soleil résurrecteur, plonger son visage dans une branche de mimosa aussi odorant que caressant, se laisser emporter par les symphonies qui se jouent dans les arbres ou embrasser par un vent tiède qui nous apporte des nouvelles de terres lointaines, tout cela sans autres pensées que celle du plaisir de l’instant, de la joie d’être vivant, de la beauté du monde, voilà ce qui trop souvent nous fait défaut, et voilà sans doute ce qui caractérisait nos 20 ans.
A y penser, à l’écrire, il me semble que c’est encore possible. Nous n’avons pas perdu notre sensitivité, nous avons souvent développé notre intelligence émotionnelle, nous connaissons mieux la valeur des choses, la fragilité de la vie. Tout cela devrait nous inciter à vivre pleinement, et avec gourmandise, le présent. La différence entre ceux que nous étions hier et ceux que nous sommes aujourd’hui, c’est que nous avons perdu notre faculté naturelle à le faire, et qu’il faut désormais s’y plier avec discipline, constance et régularité, comme aux exercices physiques que nous pratiquons pour maintenir nos corps alertes et sains. Notez comme il est étrange qu’il ne nous paraisse pas naturel d’en faire autant pour nos esprits.

Et si c’était pourtant là que se cachait la Fontaine de Jouvence ?

 

Lire aussi

2 thoughts on “Le présent, une fontaine de Jouvence?”

  1. « Si le printemps me rejette invariablement sur les rives de mon passé, c’est sans doute que les sensations en sont douces, mais surtout que j’étais alors pleinement en état d’en jouir par tous mes sens sans que ma tête vienne me rappeler la réunion du lendemain, la facture à payer ou le bac qui approche pour un enfant. »

    Mais étions nous réellement « pleinement en état d’en jouir » à 20 ans ? Je n’en suis pas si sure. Les préoccupations de jeunes adultes existaient aussi, elles semblent bien plus légères et futiles que celles que nous vivons à la cinquantaine, mais étaient réelles. En vieillissant on recherche la douceur qu’on ne voyait pas à 20 ans.

    Bien entendu, ce commentaire n’engage que moi 😉

    1. C’est évidemment un sentiment personnel. En ce qui me concerne, je fais référence à une époque de ma vie où mes préoccupations n’avaient pas de prise sur ma capacité à jouir de la vie. C’est ce que j’appelle la jeunesse. Mais qui en réalité n’est pas directement corrélé à l’âge, comme tu nous le montres, et comme j’essaie de vous en convaincre 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *