Je voulais vous parler de sport. Vous dire comment cette activité que j’ai longtemps assimilée à de la souffrance inutile m’est apparue récemment comme non seulement bénéfique, mais indispensable. Puis j’ai eu envie de vous parler d’un instant de bonheur suspendu dans un jardin parisien. Puis de mon émotion devant « la Valse » de Camille Claudel.
Alors j’ai cherché le point commun de tout ça. Qu’est-ce qui faisait que j’associais ces trois instants ?

C’est mon corps qui a répondu : la sensation.

C’est en qui concerne l’activité sportive que c’est le plus évident : la sensation du corps tout entier tendu vers un but, le cœur qui bat plus vite, les muscles qui bientôt brûlent, la chaleur qui envahit le corps, et avec cela une sensation (je dis bien une sensation !) de maîtrise, de force, de présence. Et puis l’esprit concentré sur ce but. La volonté de tenir un peu plus longtemps, d’aller un peu plus loin. Alors il ne reste guère de place aux autres pensées et il se crée un espace de calme intérieur.

Mais dans ce jardin, au repos, j’ai ressenti quelque chose d’assez similaire : . Après une longue marche, je me reposais sur un banc, dans l’ombre tendre et humide d’un marronnier, les yeux baignés de la lumière fraîche que faisait plus loin ce soleil de septembre qui, le matin, n’a pas encore trouvé à s’affirmer. Le jardin était particulièrement calme, seuls les oiseaux s’égosillaient, les promeneurs semblaient tous chuchoter comme dans une église, ce nétait pas l’heure des enfants, tout semblait un peu flotter, même les coureurs semblaient être plus légers, se gardaient de soulever la poussière, il y avait une sorte de paix inhabituelle, un ralentissement du tempo, comme si j’avais eu accès à une dimension parallèle où tout était plus doux. Alors les sensations étaient tout, et toute à ces sensations, rien d’autre n’existait pour moi.

la-valseEt aussi récemment devant La Valse de Camille Claudel – je me souvenais la préférer à son maître Rodin, mais il y avait bien longtemps que je n’étais plus allée rendre visite à leurs œuvres – devant La Valse donc, je me suis sentie aussi souple et abandonnée que la valseuse, j’entendais la musique qui les portent pour l’éternité, j’ai tourné autour d’eux pour capter ce moment d’émotion, et de sensation. Je comprends l’art par la sensation que j’en ai, c’est par mon corps valsant en silence que je suis entrée en communion avec l’artiste. Encore un moment où il n’y a « que ça ».

Ces trois moments si différents, vous l’avez compris, sont des moments de paix profonde. Ils ont en commun que la sensation – agréable, ou du moins intéressante ou gratifiante – a pris toute la place, expulsant tous les bavardages intérieurs qui épuisent l’esprit.

Or ces moments-là sont sans doute ceux qui nous manquent le plus. La frénésie de nos vies agitées, notre mode de travail prétendument « multi-tâches » qui n’est en réalité qu’un saut permanent d’une tâche à une autre – rendant le principe même de la concentration vide de sens – , l’obsession de beaucoup de « remplir sa vie », les innombrables sollicitations virtuelles, tout cela éloigne les possibilités de concentration et de sérénité comme la queue d’une vache éloigne les mouches.

Si j’associe la concentration et la sérénité, c’est que la première enfante invariablement la la deuxième. Souvenez-vous de la dernière fois que vous avez été concentré. Sur une lecture, sur ce que vous disait votre interlocuteur, un dossier à rédiger, un exercice d’assouplissement. Voyez-vous comme cette concentration ne laisse aucune place à l’anxiété ? Vous êtes tendu vers votre but, vous mobilisez votre énergie et vos capacités cérébrales presque totalement, rien d’autre ne peut vous atteindre. [1]

Se concentrer permet donc non-seulement de mener à bien une tâche rapidement et efficacement, mais aussi d’y trouver du réconfort, ou à tout le moins une absence d’inconfort. Double gain dont on ne voudrait pas se priver.

Vous avez compris que cette capacité de concentration passe (c’est un des chemins, pas le seul bien sûr) par une saturation des sensations. La distraction n’est plus possible, les pensées parasites ne trouvent pas la porte d’entrée, l’anxiété – mère de toutes les procrastinations – est réduite au silence.

Le sport, la contemplation d’un paysage, l’exposition à une oeuvre d’art particulièrement émouvante peuvent faire office de voie d’accès. Mais vous pouvez aussi, assez simplement, dans votre bureau ou même dans le métro, vous livrer à un exercice de multi-sensorialité qui vous mettra très près de ce mode mental « intelligent » : il suffit de prêter attention, pendant quelques minutes, à ce que perçoivent vos sens – bruits, odeurs, qualité de l’air, lumière … – d’abord, puis sensations « internes », douleurs, rigidités, tensions, chaleur ou froid corporel, points de contact avec l’extérieur etc …

En vous attachant à prendre conscience de chacune de ces sensations, sans perdre le contact avec les précédentes, vous permettrez à votre cortex préfrontal de prendre la main et ouvrirez la voie à votre rationalité, votre curiosité, votre sens de la nuance et votre adaptabilité, et munis de ces outils là, vous pourrez mener à bien votre action de façon efficace et fluide.

Cette sérénité et cette efficacité obtenues par la sensation, donc par le corps, confirment ce que nous a appris Spinoza : « L’objet de notre esprit est le corps existant et rien d’autre »[2]. Les sensations sont à l’origine de tout, et le bien-être, le calme physique sont des préalables à une pensée apaisée et à des émotions positives. N’oublions pas cette évidence trop souvent muselée par la pensée occidentale : la pensée naît dans le corps et y meure, elle est avant tout réaction du corps à l’environnement.

Apprenons donc à écouter notre corps, et à lui fournir les sensations qui lui permettent de nourrir notre esprit « d’objets » épanouissants !

 

 

 

[1] Je crois que c’est ce phénomène qui fait que le yoga rencontre un tel succès aujourd’hui. Bien peu de pratiquants adhèrent fortement à la philosophie sous-jacente, mais tous reconnaissent le profond bienfait sur l’esprit de l’extrême concentration demandée par les postures les plus exigeantes.

 

[2] Et Nietzsche n’est pas en reste : « Je me suis assez souvent demandé si, d’une façon générale, la philosophie n’a pas été jusqu’à présent surtout une interprétation du corps, et un malentendu du corps… On peut considérer (…) ces audacieuses folies de la métaphysique (…) comme des symptômes de constitutions physiques déterminées. »

 

Illustration: La Valse – Camille Claudel (Musée Rodin)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *