Revenons au Grand Moi. Son rôle est de nous mettre sur le chemin de l’épanouissement. Et celui-ci ne se trouve pas nécessairement dans le succès éclatant, dans l’enrichissement ou la renommée. Un tout petit épisode de ma vie me semble bien illustrer cette proposition :

J’étais il y a quelques jours dans un musée. Je vois dans une salle, puis dans une autre et une autre encore, des femmes, installées chacune devant un chevalet et peignant. Je passe derrière l’une d’elles en train de copier un paysage de Derain. Et moi de juger in petto : c’est moche!

Évidemment, copier pour moi n’est pas une tâche noble, et la dame n’étant pas faussaire, sa toile n’arrivait pas à la cheville de l’original. Donc double mépris de ma part : non seulement elle copie, mais elle copie mal.

Ce mépris me semble-t-il est une façon de tenir à distance une chose qui ne m’est pas familière, voire qui me dérange. Un acte de sabotage en quelque sorte :

Cette dame a le courage de s’installer un samedi après-midi dans un grand musée parisien, sait qu’elle va être scrutée et jugée, et surmonte l’appréhension qui pourrait en naître pour se livrer à sa passion. Impressionnant en réalité. Et voilà qui m’oblige à m’interroger : que fais-je moi, de si courageux, pour être fidèle à mes passions ?

Si je persiste dans mon mépris (jugement : elle peint mal), j’évite d’approfondir la réflexion. La pensée me traverse, ne s’arrête pas, laisse sans doute derrière elle, malgré tout, un petit arrière goût pas très glorieux. Quelques gouttes d’acide, qui, venant s’ajouter à toutes les autres, pourraient cependant un jour se révéler fatales.

Mais si je vois de quoi ce mépris tâchait de m’éloigner, et que je l’écarte comme un rideau qui me cache le jour, je peux regarder vraiment et trouver quelques richesses : cette dame donc consacre ses samedis après-midi à peindre (si elle le fait le samedi, c’est sans doute qu’elle travaille le reste de la semaine). Premier courage admirable : ne pas passer son samedi à quelque futilité, reposante sur l’instant mais à terme frustrante par sa vacuité, bref ne pas céder à la facilité. Soyons honnêtes, nous ne sommes sans doute pas très nombreux à avoir ce courage.

Revenons à la dame. Son exercice n’était pas si sot en réalité. Il permet sans doute d’affiner sa technique et de comprendre beaucoup de choses sur soi en tant que peintre.

Et puis ce n’était pas si mal ce qu’elle faisait. Sa peinture n’était pas plus mauvaise, comparée à celle de Derain, que mon écriture comparée à celle de Proust, sans doute bien meilleure! Et en tout cas, elle a surmonté son saboteur pour s’épanouir dans sa passion.

Et voilà que, débarrassée du jugement acide, je verse dans l’admiration, émotion chaude et gratifiante, et que par analogie, je me sens pousser des ailes pour voler vers mes passions.

Voyons ce que ce vol m’apportera : je pense, avec les coachs, que le chemin est aussi important que le but à atteindre. En effet, le plaisir d’avoir mené un projet à son terme, ou d’avoir obtenu quelque chose de longtemps désiré, est en réalité très court, et souvent plus faible que nous ne l’imaginions. En revanche, l’épanouissement, la jouissance que peut nous procurer la poursuite du but, la certitude d’être sur le bon chemin, la beauté du voyage, sont des plaisirs durables, plus forts que les difficultés qu’ils peuvent engendrer, que les efforts qu’ils demandent et que la peur liée aux risques qu’ils font prendre.

Tiens, mon fils rentre. Lui poursuit un but sportif assez impressionnant. Le voilà qui m’explique à quel point il était « dans son truc » pendant les 16 kilomètres qu’il a parcouru cet après-midi en aviron. Bien sûr il aimerait obtenir un titre national. Mais ce qu’il vit chaque jour pour s’en donner les moyens, la plénitude que lui procurent le dépassement de soi et le travail en équipe l’auront épanoui plus profondément qu’une médaille vite oubliée. Si bien qu’il déploie des trésors de courage pour s’entraîner par tous les temps, 6 jours par semaine, se levant à l’aube le dimanche, renonçant aux vacances, aux voyages qu’il aimait tant, pour maintenir ce qui est la clé de son épanouissement.

Cette force nous l’avons tous, mais il nous faut combattre bien des saboteurs et nourrir sans relâche notre Grand Moi pour trouver le courage de se demander : qu’est-ce que je veux vraiment ? Car vous l’avez compris, il est beaucoup question de courage pour trouver notre chemin vers l’épanouissement.

 

2 thoughts on “La dame au chevalet”

  1. Bravo Pauline ! Je te reconnais à travers ton écriture, très intéressante joli brin de plume au passage ..
    Bravo pour avoir envoyé en ballade les saboteurs qui embrument le regard de la beauté
    Bisous
    Esther

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