Avant la lecture de cet article, allez voir le film de Heider et Schimmel (il ne dure que quelques minutes) en suivant ce lien: Animation

Dans ce petit film, aussi rudimentaire qu’il est imaginable, on peut observer des formes géométriques en mouvement : deux triangles et un rond qui évoluent autour et à l’intérieur d’un rectangle.

Si, après que vous l’avez regardé, je vous pose la question « qu’avez-vous vu ? » (mais avant de lire la suite, allez vraiment le regarder), vous me raconterez une histoire. Selon votre âge, votre sexe, votre expérience personnelle et ce que vous vivez à cet instant, votre histoire va différer assez fortement de celle d’un autre. Mais dans tous les cas, vous aurez finalement personnifié ces figures géométriques, pour en faire une mère, sa fille et le petit ami de la fille ou simplement des « bonshommes » (entendu réellement dans les deux cas), mais quoiqu’il en soit, des figures humaines. Et cela ne vous a d’ailleurs nullement étonné. Et peut-être vous demandez-vous encore ce que cela a d’étonnant, et pourquoi j’attire votre attention sur ce phénomène.

Mais pensez-y vraiment. Qu’est ce qui a fait que de ces triangles et rond glissant de façon pataude sur une surface plane (notez que le film est en deux dimensions), vous avez tiré une histoire cohérente, qui ne peut en réalité être vécue que par des êtres humains ? Vous conviendrez pourtant du fait que notre morphologie, la complexité de nos mouvements, les expressions de notre visage et la diversité de nos aspects physiques sont mal représentés par un triangle ou un rond monochromes et figés dans leurs formes. Que nous n’avons sans doute jamais pensé à comparer notre patron, notre mère, notre fils ou un ami à un triangle ou à un rond. Et que malgré tout nous attribuons un scénario cohérent et humain au déplacement de ces figures.

Alors que s’est il passé ? Et bien notre cerveau, qui n’a de cesse que de nous rendre service et de donner du sens à notre vie, nous a aidé à en donner un à ce petit film qui n’en n’avait aucun. Car notre cerveau ne nous laisse jamais sans sens. Et de nombreuses expériences (dont celle-ci) ont démontré son extraordinaire inventivité. Lorsque nous manquons des clés pour comprendre une situation, une personne, un évènement, et bien nous les inventons. En toute honnêteté, car il s’agit d’un processus non-conscient, dont nous n’avons pas la maîtrise, et dont il est très difficile de se distancer. Voyez cette petite histoire des triangles et du rond, maintenant que vous savez qu’il n’y avait pas d’histoire, vous n’en continuez pas moins à garder celle que vous vous étiez faite en tête. Et peut-être même avez-vous une opinion sur la méchanceté du grand triangle, comme je l’ai entendu !

Si nous transposons cela à notre vie, nous voyons que nous la passons, sans en avoir conscience, à fabriquer des explications à tout ce que nous voyons, ressentons, entendons. Elles sont souvent justes (si je vois, à travers la vitre de la fenêtre fermée, une feuille s’envoler, je vais en déduire qu’il y a un peu de vent, même si je ne sens pas le vent, et j’aurai sans doute raison), mais aussi souvent fausses. Un domaine particulièrement intéressant en la matière est celui des relations humaines, quelles qu’elles soient. Je parle ici des relations conscientes et importantes pour nous. Pas du bonjour lancé à la volée dans l’ascenseur ou du sourire offert à la boulangère. Envisageons des relations à fort contenu émotionnel ou à fort enjeu. (typiquement donc celles que l’on retrouve généralement quand les gens « racontent » le film des triangles et du rond).

Nous mettons en œuvre dans ces moments-là à la fois notre conscience (je vais lui dire les choses de telle façon pour bien me faire comprendre, c’est sans doute mieux après la réunion qu’avant, je vais plutôt lui téléphoner que lui envoyer un message, si je lui dis comme ça il va bien réagir…). Nous élaborons consciemment des scénarios et nous adaptons ensuite notre comportement aux faits. Le tout dans une parfaite illusion de maîtrise de notre volonté.
Mais il se joue autre chose ailleurs. Les éléments qui nous ont permis d’élaborer notre « stratégie » sont souvent autant non-conscients que conscients, et reposent sur des croyances que nous avons créées sans le savoir. Vous pensez qu’il va réagir comme ça parce qu’ « on réagit comme ça » à ce genre de situation. Il vous est impossible d’imaginer que quelque chose qui vous touche ne touchera pas quelqu’un d’autre, et vice versa. Petit exemple trivial : Si, parce que vous êtes empathique et curieux de l’autre par caractère, et que quand vous posez la question « ça va ? », vous exprimez une vraie envie de savoir comment va l’autre, avec sans doute un tout petit fond d’inquiétude, vous avez une croyance selon laquelle, quand on vous demande « ça va ? », on se soucie de vous. Vous allez donc répondre factuellement (et sans doute trop longuement) de façon consciente, mais en même temps votre système de croyances va vous indiquer que la personne qui vous pose la question s’inquiète de vous, se souvient que vous avez eu un petit problème récemment et se préocuppe de savoir si il a été réglé, et même se propose si ce n’était pas le cas de vous aider ou de vous réconforter d’une façon ou d’une autre. Ça vous fait chaud au cœur et vous en concevez immédiatement de la sympathie, voire de l’attirance pour cette personne. Ce petit « ça va ? » vous semble d’une générosité folle, d’autant plus que vous ressentez le besoin d’un soutien à ce moment-là.

Mais en réalité, dans la bouche de l’autre, ce « ça va ? » pouvait être une forme « bonjour » (ce qu’il est la plupart du temps) et rien n’interdit de penser que la personne qui vous a posé la question se fiche entièrement de la réponse, voire de vous ! Imaginez la distorsion entre vos sentiments pour elle, ceux que vous lui prêtez, et ceux qu’elle a réellement pour vous ! Et les malentendus que cela peut créer ! Mais vous n’avez pas la possibilité de vous en rendre compte, et il faudra sans doute une répétition de déceptions pour que vous accédiez à l’idée consciente que cette personne se soucie fort peu de votre bien-être. Et encore vous battrez-vous avec cette constatation objective parce qu’elle sera en conflit avec votre croyance.

Alors que faire de ça ? Douter de tout, parce que tout est potentiellement une construction fictive de notre cerveau ? Ce serait invivable et j’ai l’intuition qu’il existe une sorte de « sécurité », que notre fonctionnement cérébral est ainsi fait qu’il est tout bonnement impossible de remettre en cause à chaque instant chacune de nos perceptions. Nous survivons parfaitement dans notre univers personnel de croyances, qui peut même nous rendre heureux.

Mais en revanche, en situation de crise, de conflit, de blocage, il est utile de tenter de comprendre ce qui relève de la réalité ou de nos croyances. Et pour cela, débusquer les suppositions automatiques que nous produisons, en douter, et toujours en faire de nombreuses autres : « ce type s’inquiète pour moi » / «  je suis parfaitement indifférent à ce type » / «  ce type me demande si ça va parce qu’il veut créer un lien avec moi pour que je l’aide à résoudre un problème » / « ce type a un naturel liant et lance des « ça va ? » à tout le monde pour créer le contact, sans arrière-pensée ni intérêt particulier » / « ce type sait que j’ai des problèmes et veut vérifier que je les ai réglés avant de s’engager dans cette affaire avec moi » …, vous pouvez compléter !

Un simple « ça va ? » peut donc avoir un grand nombre de motivations et d’explications. Je vous laisse transposer cela à une problématique de votre vie, et vous engage à poser autant d’hypothèses que possible, même celles qui vous semblent les plus irréalistes, car si elles le sont pour vous, elles ne le sont pas nécessairement pour votre interlocuteur. (C’est parfois difficile tout seul, et c’est un des rôles du coach de vous y aider). Et l’une d’elle sans doute donnera soudain du sens à l’ensemble. Je doute que ce soit celle que vous aviez spontanément envisagée (1) …

 

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(1) Loin de moi l’idée de vous recommander de vous méfier de votre intuition, elle est souvent bonne. Mais dans ces cas-là les situations de blocages n’apparaissent pas !

 

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