En ces temps troublés, ma vue l’est aussi et des idées trop nombreuses, imprécises, insatisfaisantes, se pressent en moi. C’est une cohue bruyante, désordonnée, parfois profondément angoissante par son absence de sens, qui a pris place sous mon crâne. Cet état, d’autre part troublant, aura eu un effet bénéfique : celui de me pousser à nouveau vers la chose qui avait le plus de sens pour moi il y a quelques années, puis qui l’avait un peu perdu ces derniers temps, mais qui finalement sera toujours pour moi un havre que la tempête n’atteindra pas: la littérature.
La sensation d’apaisement que m’offre un bon livre doit être mémorisée quelque part dans mon cerveau et expliquer pourquoi j’y reviens toujours, mue par ce qui ressemble finalement à une addiction, qui, comme la majorité d’entre elles, a cette capacité à nous extraire de la réalité, à limiter nos souffrances, à bercer nos neurones aussi bien que les anxiolytiques sur lesquels les français semblent s’être jetés encore plus goulûment que d’habitude ces derniers jours.

Bien que les romans que je continue d’acheter forment désormais des piles biens nettes sur ma table de nuit alors que je sème partout, de ma chambre au salon, du bureau au sac à main, des bouquins copieusement sur- ou soulignés traitant du cerveau des artistes, du cerveau des grands traumatisés, du cerveau tout court, de la méditation, et même des animaux – parce que quand c’est Matthieu Ricard qui en parle c’est passionnant – j’ai gardé ce réflexe pavlovien de tendre la main vers les présentoirs à best-sellers comme on picore inconsciemment des cacahuètes, même lorsque l’on n’a pas faim, parce que ça fait du bien. C’est comme ça que j’ai tendu la main, samedi dernier, vers une jolie photo en noir et blanc et un nom que j’affectionne. Mais plus tard je suis rentrée, j’ai posé le petit sac orange au salon et l’ai un peu oublié.
Et puis une nuit, une sévère insomnie, que seule la lecture peut occuper – mais pas envie de me plonger dans des considérations neuroscientifiques sur les manifestations de la conscience (1) – l’insomnie donc m’a jetée sur ce roman acheté sans grande faim.

Alors une voix m’a parlé, une voix très particulière, et j’ai senti comme j’étais heureuse de la retrouver. Une voix qui semble jeter les mots sans bien y penser, même si l’on sait que ce n’est pas vrai. C’est en réalité juste une sorte d’élégance, qui semble dire au lecteur « je te parle, je te dis tout, je ne mens pas, mais je ciselle tout de même chacune de mes phrases pour qu’elle soit harmonieuse à tes oreilles, parce que si j’ai des choses à dire, je sais aussi comme c’est bon d’entendre un texte d’abord avec son corps et avec son cœur ». C’est une voix qui n’aime pas la musique – dit-elle – et qui pourtant en produit une magnifique.
Ce que dit cette voix est si dur et si tendre, si violent, que c’en est parfois insupportable. Et pourtant elle l’a supporté, elle est devenue forte, belle. Sa fragilité est sa richesse, la source de son art et de sa vie. Elle voudrait rompre la chaîne familiale et cette volonté même est créatrice, elle transforme le destin en inspiration. Elle n’est peut-être pas aussi affranchie qu’elle l’aurait voulue, mais en tout cas élevée, sublimée. C’est une mise en abîme d’une femme qui, voulant se libérer et faisant de sa libération une œuvre d’art, se lie encore un peu plus. Mais elle a orné ce lien, lui a donné de l’allure, de l’épaisseur.
Ça c’est ce que ma tête m’a dit après. Mais pendant que je lisais, d’une traite, j’avais surtout le cœur serré, le rire au ventre, les larmes aux yeux. Je me suis sentie un peu chez moi chez elle, je n’ai plus eu envie de dormir, plus vraiment été inquiète de l’état dans lequel je serais à la sonnerie du réveil. J’ai d’ailleurs décidé de l’éteindre, annulé quelques trucs par texto, cessé de m’inquiéter de savoir si il y aurait quelqu’un pour emmener la plus jeune à l’école, au pire elle n’irait pas. Je voulais rester dans mon bouquin, il était trop bien.
Et voilà comment Justine Lévy m’a enlevée à mes angoisses et m’a permis d’oublier que je n’étais pas libre. Et grâce à sa « Gaité », je me suis souvenue pourquoi j’aimais la littérature. Et les insomnies. Merci.

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(1) je vous recommande cependant la lecture passionnante du « Code de la conscience » de Stanislas Dehaene, qui m’occupe ces jours-ci.

One thought on “C’est bon un livre”

  1. J ai lu  » la gaité  » de Justine Levy  j ai adoré .
    Ça m a moi aussi touché , ému , et fait sourire souvent . 
    C est un livre qui me parle énormément parce que je viens d une famille ou les petites filles naissent plus vieilles que leurs mamans .  
    Et l obsession psychorigide de l éducation contrôlée m a moi aussi  menacé  a un moment ou je passais mon  temps a vérifier le matériel de colmatage  ( couches , Doudou , tetines , lingettes , lait , antibacterien …) de mon sac . Une  freaky du contrôle a tenir des listes de dingues . A m assoir des demi-journées entières dans des bacs a sable déprimants pour aérer les petits . 
    A embrasser mes enfants et a rassurer mon enfant intérieur . 
    Et les bon points de bonne maman , c est chez Bonpoint que je m  en donnais a coeur joie pour acheter ou ra-cheter une enfance parfaite ou personne ne manquera de rien . Jusqu a l adolescence de mes  têtes blondes devenues cruelles qui me  rappellent par leurs difficultés qui leur a manqué l essentiel . Je n étais pas si bien équipée  que ça  🙁  

    Une maman occupée par sa vie a relever de vrais défis d adultes aurait fait de mes enfants des ados je pense plus sereins . J ai bon  espoir que l on s en sortent bien . 

    Comme disait Justine  » rien de grave  » puisqu on rencontrera plus tard l essentiel et notre   » grand moi  » . Pauline Charneau n est pas loin . Patience et Confiance il faut parfois du temps pour devenir jeune . 

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