Amateur. « Personne qui aime, cultive, recherche (certaines choses) ». Et aussi « dont la motivation ressort essentiellement de la passion ».

Quoi de plus beau ? Aimer, cultiver avec passion, rechercher, voilà ce que je souhaite à tout le monde. Voilà en tout cas ce qui donne du sens à ma vie et, suis-je tentée de croire, à toutes les vies. Tout le monde a besoin de sens (même ceux qui ne le savent pas), et ce sens est rarement « donné », la recherche s’impose. Alors, que cette quête se fasse dans le plaisir, quoi de plus souhaitable ?

Je cherche quant à moi à comprendre le monde en butinant, des neurosciences à la psychologie évolutionniste en passant par la physique quantique, l’intelligence artificielle et l’ornithologie. Certaines formes d’art m’apprennent aussi beaucoup sur moi et sur le monde. Et chaque fois qu’une nouvelle lueur se fait dans mon esprit ou que je sens mon cœur s’ouvrir à une nouvelle émotion, je suis en joie. Mais je ne suis ni neuroscientifique, ni physicienne, ni peintre. Je cultive juste ces disciplines avec amour, et elles me le rendent en donnant du sens à ma vie. Et pas seulement. Elles nourrissent aussi l’être humain que je suis, qui gagne ainsi en capacités cognitives, en sensibilité, en largeur de vue, et en solde, dans mon métier, en efficacité.

Si je vous parle ainsi de moi, c’est pour illustrer mon propos du jour : faire des choses « en amateur » est très important. Ce terme a été dévoyé et désigne plutôt désormais la négligence ou le manque de rigueur. J’entends trop souvent dans mon bureau qu’il est inutile de cultiver un talent qui ne permet pas de gagner sa vie.
Mais quelle erreur ! Le seul fait d’être payé à faire quelque chose ne garantit pas la qualité du travail, loin de là. Bien au contraire faire de son propre chef, sans autre motivation que le plaisir de faire, me semble être à l’inverse une assurance de soin, parfois de don. Einstein était employé du bureau des brevets pendant qu’il peaufinait sa théorie de la relativité, le Douanier Rousseau travaille à l’octroi quand il peint ses tropiques rêvés, rien, dans un premier temps, n’est venu valoriser leurs « hobbies ». Etaient-ils moins doués, talentueux, voire géniaux, que des « professionnels » ?
j’en connais aussi qui, plus discrètement, ont mis a profit une activité à l’origine bénévole et mue par  le seul amour de l’art, et ont réussi à la transformer en source de revenus, voire en activité professionnelle à part entière.
Ce n’est pas si rare, mais aujourd’hui je voudrais vous convaincre que ce n’est pas a seule raison pour laquelle il faudrait poursuivre nos passions d’amateurs.

L’œuvre – au sens large – de nombreux « amateurs » n’atteindra jamais ni à la rentabilité ni à la célébrité, sans qu’elle ait moins de sens pour leurs auteurs. Elle les aura tout autant guidés, construits, réjouis. Elle aura tout autant éclairé leur vie, pavé leurs chemins. Elle aura été l’occasion de rencontres et d’échanges, de débats, de rires, peut-être de larmes, de vie pleine et signifiante certainement.
Bien sûr, être rémunéré pour ce que l’on fait est une sorte de « tampon ». Cela signifie – pense-t-on – que la valeur de la prestation est reconnue. Mais la réalité est plus complexe. Le marché est là pour décider de la valeur de la production. La mode, la technologie, peuvent rendre obsolètes des talents qui peut-être reviendront un jour en vogue mais que la société a choisi de ne pas valoriser à ce moment-là. L’amateur n’en n’est pas moins doué, et son activité moins remarquable.

Sans compter que ces compétences « amateures » viennent enrichir votre personnalité, dessinent souvent bien plus qui vous êtes que votre profession, forgent votre caractère, font de vous un individu différent, particulier, dont la valeur est unique et irremplaçable. Et cela a un véritable prix « sur le marché », même si il n’est pas directement quantifié par les offres d’emploi. Voyons. Vous-même, préférez-vous que vos collègues et collaborateurs soient curieux du monde, talentueux, sensibles, et apportent avec eux tous les apprentissages, étrangers à leur fonction, qu’ils ont acquis par leurs hobbys et leurs passions, ou qu’ils soient exclusivement compétents dans leur domaine professionnel ? Lesquels, à votre sens, seront les plus créatifs, les plus agiles, les plus adaptables ? Lesquels seront les plus enthousiastes, les plus autonomes ?

Enfin, si ce qui précède ne vous convainc pas de ne pas renoncer à une activité qui vous passionne au prétexte qu’elle ne vous permet pas de gagner votre vie, permettez-moi de vous poser encore quelques questions :

Si les contraintes matérielles ne peuvent être niées, doivent-elles nous faire renoncer à ce qui ne se monnaie pas ? La vie doit-elle se résumer à la poursuite d’un salaire ? Aussi dense que soit l’activité professionnelle, elle ne représente sans doute, à l’échelle d’une vie, que la moitié de notre temps éveillé. Que devenons-nous lorsque nous avons renoncé à être amateur ? De quoi sont faits nos week-ends, nos vacances, notre retraite, nos périodes de chômage? Comment affrontons-nous le départ de nos enfants, la solitude, la perte d’un être cher ? Lorsque nous avons renoncé à mettre de la chair sur le squelette de notre vie, comment nous relevons-nous en cas d’accident ?

Je vous encourage donc à poursuivre vos recherches d’amateur, à vous perfectionner dans les domaines qui vous passionnent, à parfois vous hisser, sans le vouloir, au niveau des professionnels, sans autre but que d’y prendre du plaisir. Je voudrais que chacun sente comme il est à la fois désirable et admirable de dédier son temps à quelque chose de désintéressé mais de plus grand que soi, comme cela fait de chacun de nous un acteur à part entière de l’univers. Gagner sa vie, bien sûr. Mais n’oublions pas de la vivre.

 

illustration: La jungle – Le Douanier Rousseau 

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